Chapitre 3

« Allez, mon mignon. Il fait nuit noire et la lune est levée au-dessus de la Tour du Héraut. C’est tout ce que j’ai promis à ton ami.

Vandien sentit des mains le toucher. Il fut roulé sur le dos et cligna stupidement des yeux devant la femme qui se penchait au-dessus de lui en essayant de le tirer en position assise. Il ne se souvenait pas d’elle. Il ne se souvenait de rien de tout ça. Il se frotta le visage, qui le picotait bizarrement, avec des mains endormies. Puis il se souvint. Il lança ses pieds vers le sol et se redressa si brusquement que la femme perdit l’équilibre et tomba brutalement en arrière sur son postérieur. Il répondit à son regard éberlué par un coup d’œil menaçant.

— Que se passe-t-il ?

Sa langue lui semblait aussi sale et cotonneuse que les couvertures sur lesquelles il était assis. La femme humecta ses lèvres pulpeuses et tenta de lui décocher un sourire. Vandien se leva, faillit trébucher, se reprit et retrouva son équilibre. L’une de ses jambes était toujours engourdie. Il agrippa la cuisse concernée et entreprit de la masser. Le membre reprit douloureusement vie. Sa hanche tout entière était très sensible de ce côté, excepté en un point au centre. Il le palpa prudemment ; du sang séché s’effrita sous ses doigts.

— Ce n’est qu’une petite piqûre !

La femme ne souriait plus et elle leva les bras en s’éloignant de lui, sans chercher à se défendre mais juste à esquiver de son mieux la correction à laquelle elle s’attendait.

— Ton ami a dit que tu prendrais bien la plaisanterie. On fait souvent ce genre de blague. Ne perds pas ton temps à t’occuper de moi ! Le mariage t’attendra, il n’est pas si tard. Si tu te dépêches, je veux dire.

— Je ne comprends rien à ce que vous racontez, gronda Vandien.

Elle se mit à pleurnicher.

— Eh bien, tu sais... L’autre apprenti, Jori, il m’a payé pour faire ça. Il a dit que vous aviez fait la même chose à un ami y’a pas trois lunes. Juste un petit coup avec une dose d’herbe à engourdir et le marié arrive un peu en retard au mariage. C’était juste une blague ! s’écria-t-elle devant son regard courroucé.

— Sur la mauvaise personne. Est-ce que j’ai l’air d’un apprenti, ou d’un futur marié ?

Elle tremblait et l’accusait à la fois.

— Mais tu portes le faucon, et tu as la cicatrice. Oh, voilà bien ma veine, hein ? Écoute, ne sois pas si en colère ! Si tu n’as pas de nuit de noce à rejoindre, reste ici avec moi et tu repartiras convaincu d’en avoir vécu une. Mais ne me frappe pas, ne casse pas mes affaires ! Je t’en prie !

Des larmes apparurent, dévoilant l’enfant derrière la façade de l’adulte, et Vandien se trouva désarmé.

— Ça ira, l’assura-t-il en reculant. C’était juste une erreur. Ne refais plus jamais quelque chose d’aussi stupide. Tu ne t’es pas demandé quel genre d’homme te mettrait ainsi en première ligne pour subir la colère d’un autre ?

— Il m’a donné trois fois ce que je demandais, répondit-elle, sur la défensive.

Vandien comprit qu’insister ne servirait à rien.

— Je m’en vais, répliqua-t-il sans que cela soit vraiment utile.

Il quitta la pièce en boitant. Sa jambe fléchissait bizarrement lorsqu’il s’appuyait dessus.

Les escaliers plongés dans la pénombre lui posèrent un défi qu’il faillit bien ne pas pouvoir relever. Arrivé en bas, il s’arrêta pour reprendre son souffle et s’orienter. Il avait l’esprit aussi embrouillé que celui d’un ivrogne. Il devait retrouver son chemin vers le marché, puis jusqu’à la taverne. Ki allait être irritée d’avoir dû l’attendre aussi longtemps... jusqu’à ce qu’il lui raconte ce qui s’était passé. Alors elle se ferait moqueuse. Ni l’une ni l’autre de ces options ne lui plaisaient.

Un cheval s’ébroua dans les ténèbres. Vandien s’immobilisa, laissant ses yeux s’habituer à l’obscurité. C’était son cheval. Toujours sellé, et attaché à un buisson à l’extérieur du bâtiment décrépi.

Il tenta de comprendre ce que cela signifiait. Quelqu’un s’était trompé sur son identité jusque dans les moindres détails. Peu probable. Ki avait organisé toute la plaisanterie, y compris le collier au faucon. Aussi improbable que de la voir engager un assassin pour le tuer. Alors... Ton esprit est embrumé et tu ne trouveras aucune réponse ici dans le noir. Dégotons une taverne.

Il se mit difficilement en selle. Il dut agripper le genou de sa mauvaise jambe pour le placer correctement. Une fois monté, c’était quand même mieux que de marcher. Ki avait choisi cet animal pour lui. Il était plus grand que celui qu’il aurait lui-même sélectionné, et plus laid. Mais elle l’avait assuré qu’une fois qu’elle en aurait fini avec lui, Vandien pourrait l’échanger contre n’importe quel animal. Il s’était montré sceptique. À présent qu’elle l’avait soigné pour ses vers et que sa mixture d’huile et d’herbes améliorait sa robe, l’animal faisait une monture des plus décentes.

Il avait de la chance que le cheval n’ait pas été volé pendant qu’il était attaché là. C’était encore une chose que Ki n’aurait jamais faite : laisser un animal et une selle de valeur dans l’obscurité et sans surveillance. Non, Ki n’était pas impliquée.

Son chariot n’était pas garé devant l’enseigne du Canard Satisfait et elle ne se trouvait pas à l’intérieur. Maudissant sa mauvaise fortune, Vandien se traîna en boitant jusqu’à une table et s’assit pour réfléchir. Il commanda de l’alys pour se débarrasser du goût pâteux qu’il avait dans la bouche et resta assis en massant sa jambe qui continuait à le tirailler. La zone insensibilisée au milieu de sa hanche l’inquiétait. Il ne put s’empêcher de la toucher du bout du doigt. Rien. Son doigt pouvait tracer le contour de la fine blessure mais sa hanche ne sentait rien. Il se demanda combien de temps il faudrait pour que cela disparaisse.

Un garçon à la peau mat et à l’apparence maussade lui apporta son alys. Vandien lui tendit la pièce destinée à le payer, mais sans relâcher sa prise dessus. Le gamin le fixa d’un air renfrogné.

— Je voudrais te poser une question. Je cherche une femme, un peu plus petite que moi, les yeux verts...

— Je connais un homme du nom de Sidrathio ; il peut vous avoir toutes les femmes qui vous plairont, petites, grandes, du genre à...

Vandien interrompit la litanie de l’enfant.

— Non. Je cherche une femme en particulier, je pense qu’elle était ici plus tôt dans la journée. Des yeux verts, des cheveux bruns détachés, un chemisier jaune...

— On a eu beaucoup de monde aujourd’hui, j’aurais pu la voir et ne pas la remarquer.

La main de Vandien descendit en direction de sa bourse et les yeux du garçon la suivirent. Vandien posa la pièce pour payer l’alys sur la table, suivie d’une deuxième pièce.

— Chemisier jaune, jupe bleue et bottes.

Les pièces disparurent.

— Les filles de Sidrathio s’habilleront de la manière que vous voudrez, et elles ont des talents qui...

— File !

Vandien chassa le gamin d’un air dégoûté.

Je me demande, fit-il pour lui-même, si l’âge d’une ville a quoi que ce soit à voir avec la quantité de pourriture qui lui parcoure les artères... Ou bien ai-je l’air tellement salace et en manque ?

Tout en parlant, Vandien réalisa soudain qu’il était toujours en train de se frotter la cuisse sous la table. Il ne put s’empêcher d’éclater de rire.

Malgré ce qu’avait dit le petit serveur, la taverne n’était pas très fréquentée. L’heure des petits verres entre amis était passée. Seuls les buveurs acharnés et les ivrognes locaux étaient encore assis à leurs tables. Vandien leva son verre pour commander plus d’alys en se demandant à quel groupe il appartenait. Il força son cerveau ralenti à réfléchir. Si Ki n’était pas venue ici, où si elle en était repartie, cela revenait au même.

Soit elle était partie sans lui dans un mouvement d’irritation soudaine dû à son retard, soit elle avait été chassée de la ville par les Déguerpisseurs. Où irait-elle ? Si elle avait été chassée, probablement à la porte la plus proche, si on lui avait laissé le choix. L’idée qu’elle ait pu avoir des ennuis le faisait frémir. Si elle avait choisi elle-même la direction de son départ, vers où irait-elle ? Peut-être au sud-ouest, avec ses rumeurs d’épices et de bois rares à transporter ? Pendant un moment, Vandien galopa en pensée le long de routes étranges à la poursuite de Ki, à travers des paysages surprenants et des cités habitées par des gens bizarres aux coutumes inattendues. Puis il reprit les rênes et, tout en soupirant, songea qu’elle irait vers le nord, sur ses routes habituelles, là où elle connaissait les particularités de chaque trajet et où les marchands se montraient impatients de l’embaucher. Donc, il avait tout intérêt à sortir par la porte nord ce soir. À moins qu’elle n’ait été forcée de déguerpir par une autre route. A moins qu’elle ne soit en danger à l’instant même.

Vandien laissa échapper un grognement de frustration. Le petit serveur l’examinait d’un air spéculatif. Vandien lui décocha un regard méchant. Si Ki avait été chassée de la ville, alors quelqu’un devait sûrement en avoir entendu parler. Il parcourut une nouvelle fois les tables du regard. Aucun des clients n’avait l’air enclin à partager les informations en sa possession. Le tavernier lui-même était une brute grimaçante tout en muscles et en agressivité poilue. L’autre gamin serveur... peut-être. Il était occupé à nettoyer le même coin de table depuis cinq bonnes minutes, ses yeux plus souvent sur la porte que sur son ouvrage. C’était un enfant fragile et pâle, ses maigres épaules voûtées dans une expression de crainte perpétuelle. Vandien fit tournoyer une petite pièce dans les airs et la laissa retomber en tintant sur la table. Le garçon ne se retourna pas en entendant le son. Ce comportement était si étrange pour un petit serveur que Vandien se demanda s’il était sourd. Il avala en hâte le reste de son alys et leva son verre.

— Petit ? appela-t-il.

Le garçon se tourna vers lui en se recroquevillant. Il s’approcha de la table de Vandien avec autant de mauvaise grâce qu’un chien battu. Jojorum plaisait décidément de moins en moins à Vandien.

— Je cherche une amie, annonça-t-il d’une voix douce.

Les yeux du garçon s’agrandirent, ses pupilles se remplirent de ténèbres.

— Si tu ne l’as pas vue, dis-le-moi, je ne me mettrai pas en colère. Elle est mince, un peu plus petite que moi, des yeux verts, des cheveux bruns. Elle porte un chemisier jaune.

Déjà, l’enfant secouait la tête d’un air terrifié. Ses cheveux clairs formaient une sorte de halo autour de son visage. Ses yeux se tournèrent une nouvelle fois vers la porte mais le danger vint d’une autre direction.

— Misérable ! Ne secoue pas la tête, remplis-lui son verre ! Il n’est pas venu ici pour voir un verre vide et je ne te nourris pas pour que tu dises non aux clients. Au travail, à moins que tu n’aies envie que mon poing vienne te caresser les cotes ?

Le corps tout entier du garçon fut pris d’un sursaut, son visage se déforma sous l’effet des larmes tandis que le coup promis s’abattait vers lui. Le bruit mat de la chair contre la chair retentit, suivi d’un grognement surpris du tavernier. La main de Vandien s’était refermée sur le poignet blanc de l’homme, le serrant jusqu’à en faire gonfler la chair rougie entre ses doigts puissants.

— Les corrections administrées aux enfants diminuent toujours le plaisir d’un bon verre. Vous ne trouvez pas ?

Il parlait sur le ton de la conversation, mais ses doigts continuèrent de serrer, jusqu’à ce que le tavernier exprime son accord dans une éructation mi-grognement, mi-halètement. Le garçon était livide, affalé contre la table. Le choc qu’il ressentait de se voir ainsi défendu semblait l’avoir laissé aussi sonné que s’il avait pris un coup.

Vandien se leva sans relâcher le poignet de l’aubergiste. L’homme faisait une demi-tête de plus que lui mais Vandien affichait l’apparence coriace et souple d’un voyageur expérimenté. L’espace de trois respirations, le regard du tavernier croisa le sien. Puis il baissa les yeux vers les pieds de la table.

— Ce petit serpent n’a fait que me causer des soucis. Ne laissez pas son joli minois vous tromper. Je lui donne un lit, des vêtements et il me paye avec des mensonges et des problèmes.

Vandien ramassa son verre vide. Il le leva devant le visage de l’aubergiste.

— Tavernier, mon verre est vide. Assurez-vous qu’il soit rempli. Et apportez un verre de vin rouge pour mon ami.

Le tavernier fut tenté de gronder en direction du gamin mais il s’arrêta à la vue des pièces dans la main libre de Vandien. Celui-ci poussa une chaise du pied et fit signe à l’enfant de s’y asseoir. Se rasseyant à son tour, il lâcha le bras du propriétaire comme s’il s’était agi d’un immonde détritus. Pendant une seconde, l’homme resta immobile, se frottant le bras tout en regardant Vandien. Mais celui-ci lui retourna un sourire affable. Il était tard : aucun de ses clients habituels ne seraient désireux ni même en état de l’aider. Faire venir les gardes de la ville à cette heure requerrait un pot-de-vin plus important que ce qu’il était prêt à payer. Il se détourna et retourna vers sa cuisine en faisant de son mieux pour marcher d’un pas tranquille. Quelques instants plus tard, l’autre garçon fit son apparition à la table. Il remplit le verre de Vandien et apporta un gobelet de vin rouge. Il ramassa les pièces de Vandien puis s’écarta largement de la table.

— Je vous demande pardon, dit-il à voix basse. (Ses lèvres tremblaient, mais il reprit après avoir jeté un coup d’œil en direction de la cuisine :) Mon maître me demande de vous dire ceci. Si vous voulez le garçon, il faudra payer, comme pour tout le reste dans cette taverne.

Vandien lui rendit son regard, accompagné d’un sourire carnassier.

— En fait, c’est ton maître que je désire. Dis-lui que je souhaite qu’il vienne à ma table, pour que je puisse le payer le prix qu’il mérite.

Le gamin hocha la tête avec raideur et s’en fut rapidement. Vandien tourna les yeux vers son compagnon au visage pâle. Le gamin était assis sur le bord de sa chaise, presque sur le point de s’enfuir.

— Installe-toi confortablement, lui dit Vandien. Et bois ça. Ça te rendra peut-être quelques couleurs. Bon. Avant d’être interrompus, nous étions en train de parler. Je te disais que je cherchais quelqu’un.

Une nouvelle fois, les yeux de l’enfant s’agrandirent et Vandien comprit son erreur.

— Non. Rien de ce genre. Il y a une femme avec qui je voyage, une femme Romni que je devais retrouver ici. Mais elle semble être partie sans moi. Elle a des yeux verts et des cheveux bruns...

L’enfant laissa tomber sa tête entre ses bras et se mit à sangloter sans bruit. Vandien le regarda, soupira et avala la moitié de son alys.

— Bon, on pourra peut-être parler de mon amie plus tard. Ne t’inquiète pas. Écoute. Tu as déjà entendu l’histoire de la femme qui a marché jusqu’à la lune en suivant son chemin brillant à la surface d’un lac ?

L’enfant ne bougea pas. Ses sanglots s’étaient juste un peu atténués. Vandien tira sa cordelette à histoire de sa bourse.

— Je vais te montrer. Regarde, voici la lune...

La cordelette s’enroula et se mit en place autour de ses doigts, formant le symbole de son peuple pour représenter la lune. Vandien se mit à raconter l’histoire à voix basse, comme pour lui-même.

Quatre contes s’enchaînèrent. La tête de l’enfant reposait toujours entre ses bras mais il regardait autour de lui et Vandien avait réussi à lui faire boire la moitié du verre de vin. Il paraissait plus calme. Vandien commença une nouvelle histoire, mais sa voix était traînante. Il perdait le fil du récit. Sa cordelette à histoires s’emmêlait entre ses doigts. Il entreprit de démêler les nœuds tout en essayant de se rappeler quelle histoire il était en train de raconter. Il n’arrivait plus à sentir le goût de l’alys qu’il vidait à longs traits. Cette herbe à engourdir était décidément puissante. Que sa hanche soit douloureuse ou non ne comptait plus guère à présent. Même si on lui avait enfoncé une douzaine d’aiguilles dans la jambe, il ne les aurait pas senties. Il continua de travailler sur les nœuds.

Son front heurta la table. Il se releva brusquement et força ses yeux lourds à s’ouvrir. Le garçon en face de lui le fixait d’un air grave.

— Pourquoi continuez-vous à faire ça ? se risqua-t-il à demander.

— J’ai soit trop bu, soit pas assez dormi, répondit Vandien d’une voix hésitante.

Il n’aurait pas su dire si l’enfant avait ou non entendu sa réponse. Ses yeux gris s’étaient de nouveau braqués sur la porte.

— À mon tour de te poser une question, tenta Vandien. Qui est supposé arriver bientôt par cette porte ?

— Ma mère.

La voix du garçon était devenue monocorde. Son regard était au-delà de toute douleur tandis qu’il tournait les yeux vers Vandien.

— C’est ce qu’elle m’a promis. La femme bleue a dit que si je lui disais de passer à travers la porte, ma mère pourrait entrer et venir me chercher. Alors je l’ai fait. Elle vous cherchait et je l’ai envoyée à travers la porte. Je suis désolé.

— Quoi ?

Le récit prit petit à petit forme, par morceaux décousus. Vandien sentit ses mâchoires se serrer. Il se força à hocher la tête et tenta de dissimuler ses craintes au garçon. La description de l’enfant faisait de la « femme bleue » une Ventchanteuse. Ki avait été amenée à traverser une porte par la ruse. Vers quoi ? Des Déguerpisseurs ? Un sortilège de Ventchanteuse ? Ou juste une mort rapide dans les ténèbres ?

— Parle-moi à nouveau du portail, insista Vandien. Pourquoi n’es-tu pas simplement reparti en courant vers chez ta mère ?

— Le Gardien ne m’a pas laissé faire. Et ma mère non plus ne pouvait pas passer la porte. J’ai essayé, une fois. Je me suis échappé d’ici et j’ai couru jusqu’à la porte du Limbreth. Ma mère m’a vu et a couru à ma rencontre. Mais nous n’avons pas pu traverser. Nous n’avons même pas pu pénétrer au sein de la porte. Et puis la terrible lumière est arrivée et ma mère m’a dit de courir me remettre à l’abri.

Vandien se redressa. Des sirènes d’alarme retentissaient dans son esprit. Il ne s’agissait pas d’un rituel quotidien, d’un enfant attendant sa mère chaque soir. Il n’était pas non plus question de Déguerpisseurs bloquant sa mère aux portes de la cité. Vandien sentit sa fatigue le quitter et une certaine sobriété lui revenir.

— Ma mère a souvent proposé d’échanger son sort contre le mien. Elle a dit au Gardien qu’elle passerait la porte s’il me laissait ressortir. Pour maintenir l’équilibre. Mais le Gardien n’a pas voulu. Il avait peur que les gens de ce côté croient ce que leur dirait ma mère. Alors que personne n’écouterait un enfant comme moi.

— Que pourrait-elle nous dire qui causerait du tort au Gardien ?

L’enfant se pencha en avant pour murmurer le grand secret.

— Les Joyaux du Limbreth ne sont pas de ce monde. Ils ne sont que du nôtre. Un individu de votre race ne pourrait pas s’emparer des Joyaux et les ramener ici comme trésor. Car ce sont les Joyaux qui s’emparent de ceux de votre peuple.

— Mon peuple s’empare de joyaux ?

Vandien souhaitait désespérément ne pas avoir l’esprit aussi embrumé par l’alys et la drogue. A quoi Ki s’était-elle retrouvée mêlée ?

— Non ! Non, les Joyaux s’emparent d’eux, répondit l’enfant, comme s’il récitait une histoire bien connue. Ils n’ont aucune modération. Ils ne profitent pas de la paix et de la révélation des Joyaux. Le Limbreth leur sourit et les Joyaux s’emparent d’eux. Mais ce n’est pas déplaisant pour eux. Ils sont alors inspirés pour accomplir de grandes œuvres. Celles-ci pourront être forgées dans le métal ou sculptées dans la pierre. Il pourra s’agir de chansons à propos d’endroits lointains que le Limbreth n’a jamais vus. Leur travail est une joie pour le Limbreth. Mais ceux qui touchent les Joyaux du Limbreth ne reviennent jamais de ce côté de la porte.

Vandien secoua la tête comme pour se débarrasser d’eau retenue dans ses oreilles. Il souleva un gobelet d’alys vide et l’abattit sur la table. Son esprit était assez confus. Il avait écouté, et, à présent, il devait agir de son mieux.

Un soudain courant d’air froid se répandit dans la taverne. Vandien tourna avec reconnaissance ses yeux rougis en direction de la source d’air frais. La porte était ouverte et la silhouette d’une femme s’y découpait tandis qu’elle écartait l’une des lattes sur le côté. Ses yeux luisaient d’une lueur gris pâle, et sa robe verte s’accrochait à elle comme le brouillard s’accroche aux collines du petit matin.

— Mère !

Le garçon se laissa tomber sous la table et s’en fut précipitamment en sautant par-dessus les hautes bottes de Vandien. Il s’immergea tout entier dans les jupes de sa mère.

Vandien repoussa la table pour se libérer, lâchant quelques pièces pour payer sa note. Si elle était là, alors Ki était passée de l’autre côté. Son cœur se mit à battre la chamade et sa tête à lui tourner comme il se levait trop rapidement. Lorsqu’il reprit ses esprits, la femme et l’enfant avaient disparu. Il boita jusqu’à la porte et s’immobilisa sur le seuil en se retenant à l’embrasure usée. Les rues étaient sombres et vides. Ses oreilles exercées captèrent le son de pas rapides.

— Femme, attendez ! lança-t-il dans la nuit. Je dois vous parler !

Le bruit de pas s’arrêta un instant avant de reprendre avec plus de hâte encore. Vandien jura en son for intérieur. Il trébucha légèrement sur le seuil puis s’élança derrière eux.

Les ténèbres se refermèrent sur lui. L’épaisse poussière de la rue atténuait le bruit des pas fuyants de la femme et de l’enfant. Vandien se hâtait à leur suite, balançant sa jambe ankylosée avec raideur. A un moment, il glissa sur une pente humide, agitant les bras pour reprendre l’équilibre. Il descendit la pente au trot, le son de ses propres bottes l’empêchant de percevoir ceux qu’il essayait de suivre. Un carrefour s’ouvrit devant lui et il s’arrêta. Une quête impossible. Il allait se perdre dans la ville et ne trouverait jamais cette fameuse porte du Limbreth. La chose à faire était de retourner à la taverne, de prendre son cheval et de faire rapidement le tour des murs. Mais c’est alors qu’il entendit la voix de l’enfant, qui parlait d’un ton plaintif. Quelqu’un lui intima sévèrement l’ordre de se taire. Vandien se tourna lentement en direction des voix.

C’était l’une des sections les plus pauvres de Jojorum. Les maisons en torchis étaient bâties au-dessus des fondations en ruines de bâtiments plus anciens et plus nobles. Les habitations les plus petites semblaient sur le point de s’écrouler sur elles-mêmes. Les allées étroites qui les séparaient étaient obstruées par les détritus. Un voile de brume sembla se lever sur l’esprit de Vandien tandis que son instinct de survie reprenait le dessus. L’endroit était idéal pour une embuscade. Un chuintement de tissu se fit entendre et Vandien vira sur lui-même pour lui faire face.

— Ce n’est que l’homme de la taverne, mère.

La femme et l’enfant émergèrent de l’ombre dans laquelle ils s’étaient accroupis.

Les épaules de Vandien retombèrent et il laissa échapper un léger soupir tandis que ses bras se détendaient.

— Tout à fait, dit-il à mi-voix. Ce n’est que l’homme de la taverne.

La femme avait une voix grave similaire au vent qui caresse un pré.

— Mon fils me dit que vous lui avez témoigné de la bonté, monsieur. Il semble que c’est le premier geste aimable qu’il ait connu depuis qu’il a si imprudemment quitté mon cottage. Je ne souhaitais pas partir sans vous remercier. Mais j’ai très peu de temps. Je dois retourner à la porte avant que votre lumière ne survienne.

Vandien prit la main du garçon.

— Alors nous poursuivons le même but. Moi aussi je dois passer la porte ce soir. Comme je ne connais pas le chemin, accepterez-vous de m’y emmener ? Et j’aimerais vous demander, peut-être un peu grossièrement, comment il se fait qu’un enfant si jeune travaille dans une taverne de ce genre ?

Le vêtement pâle de la femme évoquait un nuage de brume tandis qu’il lui emboîtait le pas le long d’une ruelle étroite.

— Chess est un garçon volontaire. Il n’est pas du genre à rester dans mes jambes tandis que je m’occupe de la maison ou que je travaille la terre. Toujours, il s’en va vers le ruisseau, grimpe jusqu’au sommet des arbres sur la colline ou s’amuse au bord de la route du Limbreth. Je ne me suis pas inquiétée lorsqu’il s’est trouvé en retard pour notre repas. Je garde par-devers moi la réprimande que je lui destinais. Mais au deuxième repas manqué, je suis partie à sa recherche. Un voisin m’a dit qu’il avait vu Chess parler à un Gardien de la porte. Les Gardiens sont des individus fourbes et sans honneur. J’ai su que l’un d’eux ne pouvait vouloir que du mal à mon Chess. Je me suis hâtée vers la nouvelle porte. Mais avant même de l’avoir atteinte, j’ai vu une étrangère qui remontait la route, habillée à la manière de ce monde-ci. Je savais qu’elle ne pouvait pas être entrée sans que quelqu’un d’autre soit sorti.

«Où allez-vous ?» lui ai-je demandé.

«Elle m’a jeté un regard dur et m’a dépassée sans répondre, perchée sur son animal noir. Alors j’ai su qu’elle venait pour tenter de dérober les Joyaux du Limbreth. J’ai couru vers la porte. Mais il était trop tard, et la porte ne menait qu’à une lumière brûlante et mortelle. Trop tard pour passer, même s’il y avait eu quelqu’un désireux d’échanger sa place avec la mienne. Le Gardien a juré n’avoir jamais vu mon fils. Je sais qu’il mentait. Il se tenait là, en sécurité au milieu de son portail, et me mentait.

«Je suis restée près de la porte et j’ai attendu. Un jour, Chess est apparu mais nous n’avons pas pu traverser. Alors j’ai dû continuer à attendre. Jusqu’à aujourd’hui, quand une femme a conduit des animaux et un chariot à travers la porte et que le Gardien m’a laissé entrer pour compenser. Nos chances de retourner de notre côté sont faibles. Mais j’ai récupéré mon Chess. Quoi que nous devions affronter, nous l’affronterons ensemble.

— Elle est partie sans moi, marmonna Vandien d’un ton morne.

Son esprit maltraité n’arrivait pas à absorber l’intégralité de ce que la femme avait dit.

— Dans quel genre de piège est-elle tombée ?

— Elle ne ressemblait en rien aux autres qui ont passé la porte, dit la femme avec commisération. Mais je crains que les Joyaux ne s’emparent d’elle malgré tout. C’est triste. Elle semblait avoir des attaches dans ce monde. Pourtant, elle s’est mise à descendre la route sans jeter un regard en arrière. Aussi imprudente que tous les autres. Mais je ne souhaite pas dire de mal de celle qui m’a permis de passer pour retrouver mon Chess.

— Moi si, grommela Vandien. Elle choisit mal ses compagnons et elle écoute leurs stupides conseils. Elle se précipite plutôt que de réfléchir.

Les rues plongées dans l’ombre étaient trompeuses dans leur manière de tourner et de virer. Vandien n’était pas sûr de savoir si c’était l’obscurité ou la boisson qui rendait le chemin si difficile pour lui. Sa jambe invalide ne l’aidait guère. La mère et l’enfant le précédaient. La chevelure et le vêtement pâles de la femme flottaient devant lui dans les ténèbres. Ils semblaient se déplacer avec aisance dans un endroit familier, évitant les nids-de-poule dans lesquels Vandien venait trébucher et tournant aux carrefours dans des allées qui semblaient entièrement noires. Vandien les suivait à la manière d’un animal au bout d’une longe. Une fois qu’il aurait trouvé Ki, il se débrouillerait pour revenir à la taverne et à son cheval. Pour l’instant, l’important était d’emprunter cette porte et de la rattraper avant qu’elle ne s’éloigne trop. Là-haut dans le ciel, la lune devenait de plus en plus livide.

Ils tournèrent abruptement au coin d’une rue, Vandien trébuchant hâtivement derrière eux. Il marcha sur l’ourlet de la robe de la femme, laquelle s’était soudain arrêtée devant lui. Il se redressa et jeta un regard au-delà de l’épaule de la femme. La porte du Limbreth brillait devant eux.

Vandien fut surpris de ne voir qu’un trou rectangulaire dans les murs de la ville. Il avait du mal à distinguer le paysage au-delà et pourtant, la porte elle-même était étrangement claire à ses yeux. C’était comme si l’obscurité même avait été repoussée pour faire une place à ce portail rougeoyant. Il n’y avait ni barreaux ni herse. Juste un vieux gardien en robe grise. Vandien posa doucement une main sur l’épaule de la femme pour l’inciter à avancer. Même sous l’effet de l’alcool, il était certain de pouvoir se mesurer au vieillard. Mais, sous sa main, l’épaule de la femme était aussi tendue que celle d’un chat sauvage.

— Ainsi tu es revenue ? l’interpella le Gardien. Et que vas-tu faire ? Me hanter de ce côté à présent ? Tu as dû finir par comprendre que tu ne peux m’atteindre. Comment pouvez-vous penser entrer, vous deux ? Il n’y en aura jamais deux à vouloir sortir et le Limbreth m’a dit de laisser la porte se refermer. Folie. Tu aurais dû t’en retourner vers ta ferme, femme, et pleurer la perte de ton enfant.

Vandien raffermit sa prise sur les muscles de son épaule. Dans un accès de courtoisie qui n’était que partiellement dû à l’alys, il vint se positionner devant la femme et l’enfant, les plaçant sous sa protection.

— Pourquoi souhaitez-vous empêcher ces deux personnes de rentrer chez elles ?

Il parlait sur un ton de curiosité raisonnable. Ses doigts ne s’étaient même pas aventurés dans les parages du manche usé de son poignard. Rien dans son maintien ne suggérait la menace, mais chaque muscle de son visage promettait le pire. C’était un paradoxe que Vandien cultivait. Il eut un sourire dur, laissant sa cicatrice transformer le creux de son œil gauche en une fente inquiétante.

Mais le Gardien ne fut pas intimidé. Il parut en fait regarder au-delà de Vandien, comme s’il examinait l’horizon. Il se fendit d’un sourire aveugle et eut un hochement de tête hautain en direction du paysage. Au bout d’un moment, les yeux de Vandien suivirent involontairement son regard. Il n’y avait rien à voir. Rien que la lune un peu plus pâle dans un ciel qui s’aventurait vers l’aube.

— Qu’est-ce que c’est ? lâcha la femme derrière lui, dans un murmure de stupéfaction.

— Rien du tout, rit Vandien. C’est une vieille ruse, supposée nous inquiéter en impliquant qu’il a des camarades qui attendent, cachés derrière nous. N’y prêtez pas attention.

Il reporta son regard sur le Gardien. La porte était plus difficile à voir dans la lumière naissante. Son éclat rouge avait pâli et diminué jusqu’à prendre la couleur des pierres du mur. Vandien entendit le garçon qui murmurait quelque chose à sa mère :

— Le monde est en train de s’évanouir. C’est ainsi ici, mère. Une grande chaleur et une grande blancheur tombent du ciel. Si on y reste, comme je l’ai fait une fois, on se trouve aveuglé et brûlé. Nous devons tout de suite trouver un endroit pour nous en abriter. C’est peut-être difficile à croire, mais ça va devenir bien pire que ça. Ce n’est que le début, ce qu’ils appellent « l’aube ».

— Homme de la taverne ! Où pouvons-nous aller ?

Vandien se tourna en entendant cette pitoyable supplique. Chess avait dissimulé son visage dans les robes de sa mère et la femme avait placé ses bras au-dessus de ses yeux. Ils se flétrissaient comme des jonquilles en pleine sécheresse.

— Vous devez les laisser passer ! s’écria Vandien, qui ne comprenait que vaguement ce qui se passait.

Mais la porte qui s’était trouvée devant eux à l’instant d’avant lui échappait à présent, semblant s’ouvrir largement avant de se réduire à une simple fente dans le mur. Elle se dissimulait dans la lumière montante.

Vandien aperçut le sourire édenté du Gardien. Tandis qu’il se jetait en avant dans un mouvement de colère pour agripper la créature moqueuse, ses mains tendues rencontrèrent une résistance, comme s’il appuyait sur la vessie remplie d’air d’un poisson. Il poussa dessus, ignorant les fourmillements et les picotements similaires au contact d’orties qui s’emparaient de ses bras. Mais ses mains ne s’enfonçaient que jusqu’à un certain point, et pas plus. Le rire du Gardien n’arriva pas jusqu’à leurs oreilles mais Vandien eut un bref aperçu de sa joie malsaine tandis que lui se battait contre cette porte fuyante.

Il entendit crier derrière lui tandis que les premiers rayons du soleil atteignaient la ville. Au même moment, ses poings raclèrent les murs usés de la ville. Il retira ses mains et fixa la pierre rude du mur bien solide en face de lui. La porte et son Gardien avaient disparu comme une brume dissipée par la lumière du soleil. Il passa quelques secondes inutiles à appuyer sur telle ou telle pierre du mur à la recherche d’un mécanisme secret dissimulé sous une pierre mobile. Les créatures gravées sur le mur le fixaient d’un air condescendant. Il pressa ses deux mains contre le mur, les faisant glisser de haut en bas, tel un aveugle cherchant son chemin. La porte s’illuminait une fraction de seconde puis disparaissait avant qu’il n’ait pu la voir. Vandien jura en griffant les murs au hasard. Puis il sentit qu’on tirait sur sa cape.

La femme était tombée à genoux, le visage pressé contre ses bras croisés. Chess avait rampé jusqu’à lui pour tirer piteusement sur son vêtement. Il était accroupi devant Vandien, geignant d’une manière inarticulée. La lumière du matin donnait à sa chevelure une coloration située entre le blond et le gris. Elle retombait en avant par-dessus ses épaules voûtées, révélant un cou mince aussi brun que du miel sauvage. Vandien regarda le mur et secoua la tête, perplexe. Les rouages de son esprit s’emballaient sous son crâne. Les prémices d’un mal de tête dû à l’alys commençaient à se faire sentir.

Il se baissa lentement pour libérer sa cape de l’emprise de Chess. Toute activité soudaine, tout mouvement brusque déclencheraient un mémorable mal de crâne. Il savait qu’il devait faire tous les efforts possibles pour retrouver Ki. Mais il ne pouvait simplement pas abandonner ces deux-là ici.

— Nous allons nous rendre à la porte suivante et en faire le tour, leur promit-il.

Lorsqu’il détacha les petites mains de Chess de sa cape, elles retombèrent sur le sol poussiéreux, sans résister. L’enfant continua à pleurnicher, comme s’il désirait s’agripper à Vandien mais que cela s’avérait au-dessus de ses forces. Ses pleurs aigus et les sanglots plus profonds de sa mère perçaient le cerveau de Vandien comme des flèches.

— Qu’est-ce qui est arrivé à la porte ? Est-ce qu’ils vont l’ouvrir à nouveau ? leur demanda-t-il d’une voix douce.

Seuls les pleurs du garçon lui répondirent. Vandien sentit des aiguilles s’enfoncer dans l’arrière de ses yeux.

— Chess, arrête ça s’il te plaît. Je ne pourrai pas t’aider si tu ne me dis rien.

Les cris se firent plus aigus. Vandien se saisit des fines épaules de l’enfant et réprima juste à temps une soudaine envie de le secouer pour le faire taire. Il baissa le regard empreint de douleur et de consternation sur la petite tête inclinée devant lui. Ses yeux s’écarquillèrent et il en oublia son mal de crâne.

De petites cloques s’élevaient à l’arrière du cou exposé de Chess, éclatant sous les yeux mêmes de Vandien. Il sentit son estomac se nouer et eut un mouvement de recul pour s’écarter de cette étrange et inattendue maladie. De nouvelles cloques apparaissaient en une ligne nette le long de la raie divisant les cheveux de l’enfant, telles de jeunes pousses après la pluie. Les yeux de Chess étaient fermés, plissés sous l’effet de la douleur tandis qu’il levait son visage vers Vandien. La peau de son petit visage brun était encore intacte mais, à peine fut-elle effleurée par la lumière du soleil que des cloques commencèrent à enfler.

— La lumière ! La lumière brûlante !

Vandien tourna la tête en direction de la mère qui se relevait avec difficulté.

— Comment peut-on supporter ça ? Nous allons mourir ici !

Elle releva péniblement sa tête au port auparavant si fier et fit quelques pas chancelants en direction de Vandien. Ses yeux étaient réduits à de simples fentes. Il vit des cloques s’ouvrir sur son nez et ses hautes pommettes tandis qu’elle titubait vers lui. Elle tomba à genoux, les mains fendant aveuglément l’air devant elle. Le vert de ses vêtements flottants vira au brun et parut flétrir dans la lumière matinale, tels des feuillages brûlés par le vent du désert. Des ampoules rosâtres firent leur apparition sur ses mains et ses bras.

Vandien ne comprenait pas le pourquoi de leur situation, mais il en saisit l’urgence. D’un mouvement soudain qui causa l’apparition de démons venus danser sous son crâne, il défit la cape dans son dos et l’étendit au-dessus de la femme. La cape la recouvrait presque entièrement et, dès qu’elle sentit sur elle sa protection, elle rassembla bras et jambes à l’intérieur.

— Chess !

Cachée sous les plis de la cape, elle appelait son fils d’une voix gémissante. L’enfant aux pieds de Vandien sanglota en retour mais ne bougea pas. Le vêtement brun et loqueteux fourni par la taverne recouvrait la majeure partie de son corps. Il avait eu le bon sens de s’accroupir en ramenant bras et jambes sous lui, le visage tourné vers le sol. La cape ne pourrait pas les couvrir tous les deux. Vandien était en train de tirer sur sa chemise lorsqu’il entendit des bruits de pas derrière lui.

Il se retourna brusquement, le mouvement lui arrachant une grimace de douleur. Un homme corpulent, visiblement affecté par les libations de la nuit passée, examinait le groupe d’un œil soigneusement indifférent. Lorsque Vandien se fut tourné vers lui, il prit un air encore moins intéressé. Son allure prudente indiquait que la femme blottie sous la cape et l’enfant qui pleurait aux pieds de Vandien étaient invisibles. En authentique habitant de la ville, il ne leur accorda qu’un regard oblique qui ne croisa jamais celui de Vandien.

Vandien savait que les manières de la ville lui interdisaient de regarder l’étranger ou d’exprimer un quelconque besoin, mais son horrible migraine et le danger dans lequel se trouvait le petit garçon lui firent renoncer à la politesse. Il se releva en se libérant de l’étreinte de Chess pour agripper la manche de l’homme.

— J’ai besoin de votre cape, brave homme ! L’enfant est en train de brûler !

Les yeux rougis de l’homme s’écarquillèrent plus largement. Il rota et libéra son bras de l’étreinte paniquée de Vandien, ce qui manqua de lui faire perdre l’équilibre. Il fit quelques pas vacillants sur le côté, se redressa d’un air grave et décocha un regard hautain et dédaigneux en direction de Vandien. Mais, alors qu’il rajustait sa cape autour de ses épaules, il avisa les cloques sur les bras exposés de l’enfant. Avec une vitesse surprenante pour un homme aussi gros, il arracha sa cape et la jeta dans la rue.

— Tous mes remerciements pour votre bonté.

Vandien se baissa pour ramasser la cape.

La bouche de l’homme s’ouvrit plus largement que Vandien ne l’aurait cru possible. Ses yeux étaient dilatés et soudainement sobres.

— Vérole !

Le mot jaillit de sa bouche tel le rugissement d’un cor de chasse.

— Porteurs de vérole ! hurla-t-il de nouveau.

Vandien passa la cape par-dessus Chess tandis que des citoyens tirés de leur sommeil commençaient à s’agiter. Une porte claqua non loin. Des visages apparurent dans l’encadrement des portes de la rue transversale. Une jeune femme sortit d’une entrée au coin de la rue. Elle s’arrêta en découvrant Vandien avec l’enfant emmitouflé dans les bras et la forme blottie sous la cape à ses côtés.

— Des porteurs de vérole !

Elle reprit vigoureusement le cri de l’homme, lequel lui fit écho. Se baissant, elle attrapa un pavé descellé. Vandien leva le bras pour se protéger le visage mais la pierre de la taille d’un poing vint en fait s’écraser sur la femme à ses côtés. Un cri aigu jaillit de sous la cape. Les rues se remplissaient de gens alertés par les exclamations alarmistes.

Le cœur battant, les tempes prêtes à exploser, Vandien passa une main sous le corps de l’enfant blotti contre lui pour saisir le bras de sa mère et la forcer à se relever. La cape glissa de son visage tandis qu’elle se redressait ; la femme qui avait jeté la pierre poussa un glapissement d’horreur. Les cloques s’étaient ouvertes. Un liquide poisseux brillait sur le visage de la femme et s’égouttait depuis son menton. Hurlant de douleur, elle recouvrit de nouveau son visage à l’aide de la cape.

Ils se mirent à courir tandis que les pierres les frôlaient en rebondissant autour d’eux. L’un des projectiles vint s’écraser avec un bruit sourd entre les épaules de Vandien, mais aucun autre ne toucha leur cible après cela. Il maudit mentalement les dieux pour sa malchance, tout en les remerciant dans le même temps d’avoir fait en sorte que ses poursuivants soient des citadins, peu doués pour viser ou tirer.

Chess tressautait entre ses bras tandis qu’il tentait de garder une main libre pour guider la femme à ses côtés. La cape l’aveuglait et la douleur la rendait infirme. Ils clopinaient plus qu’ils ne couraient réellement. Ils n’avaient aucune chance de distancer leurs poursuivants. La rapière de Vandien se trouvait dans le chariot de Ki. De toute façon, il n’avait pas une main libre pour la tirer. Il n’avait que le poignard à sa ceinture pour faire face à une foule animée par la peur.

Il jeta un œil en arrière pour juger de leur nombre. Mais même s’ils continuaient à secouer les poings et à lancer des pierres, ils avaient abandonné la poursuite. Peut-être cherchaient-ils simplement à chasser les malades de leur quartier, peut-être craignaient-ils d’être contaminés s’ils s’approchaient de trop près. Vandien comprit à ce moment pourquoi l’homme s’était débarrassé de sa cape. Et dire qu’il l’avait remercié.

— Je ne peux pas aller plus loin...

La mère de Chess haletait sous la cape. Vandien scruta les alentours à la recherche d’un abri. Mais aucune auberge n’accueillerait deux personnes ainsi marquées par des cloques purulentes, même si Vandien avait assez d’argent pour payer. Il était encore tôt, et il n’y avait pas grand monde dans les rues. Mais ils ne pouvaient pas compter là-dessus trop longtemps. Dès qu’ils seraient repérés, ils se feraient de nouveau lapider. Il les guida vers une ruelle, les traînant à moitié dans son sillage le long des façades-arrière aveugles des habitations en torchis. Il titubait sous le double fardeau, incertain quant au type d’abri qu’il espérait trouver.

Ils traversèrent une voie qui interrompait la ruelle avant de se réfugier dans la protection de la ruelle suivante. Celle-ci paraissait en plus mauvais état. Une herbe sèche et jaunie poussait contre les murs des maisons, de petites pousses vertes se développant dans son ombre. Ils traversèrent une autre rue et Vandien se retrouva dans une ruelle où les mauvaises herbes et les détritus bloquaient le passage. Il fit passer la femme par le chemin le plus praticable, tandis que lui-même sautait au-dessus des hautes herbes, des morceaux de meubles en pièces et des restes de murs en torchis ruinés par la pluie. Dans ses bras, Chess était flasque et silencieux.

Un porche de bois s’avançait sur la ruelle, désespérément agrippé au mur décrépi d’une maison en ruine. Mais tandis que Vandien en faisait prudemment le tour, il réalisa qu’il ne s’agissait pas d’un porche. Des plumes et des fientes de poules constellaient le sol. Une porte fendillée oscillait de guingois sur des charnières en cuir. Il n’y avait pas de fenêtres ni aucune porte donnant sur la maison abandonnée à laquelle l’endroit était relié. Les crottes séchées craquèrent sous ses bottes tandis qu’il poussait ses compagnons vers cet abri douteux. Dès qu’il se fut arrêté, la femme se laissa tomber au sol. Elle resta miséricordieusement silencieuse. Il déposa le garçon inanimé à côté d’elle et se tourna vers la porte. S’il semblait y avoir peu de circulation dans ces parages, se trouver acculé à cet endroit serait très mauvais. Mais il n’y pouvait rien. Il tira sur la porte qui se rabattit vers lui en raclant le sol jusqu’à finir par se bloquer à quelques centimètres d’une position totalement fermée. Il n’arrivait pas à la tirer plus avant. Ses efforts têtus ne firent qu’ébranler l’embrasure, menaçant de l’arracher complètement. Ils devraient se contenter de ça. Avec lassitude, Vandien s’assit sur le sol crasseux. La sécheresse de la poussière, des fientes décomposées et des plumes de poulets lui torturait la bouche et la gorge. Il se prit la tête entre les mains en se demandant avec tristesse comment les événements plaisants de la veille avaient pu si mal tourner. Des grains de poussière dansaient dans les fins rayons de lumière qui se glissaient par la porte entrouverte. Au loin, on entendait les bruits chaotiques de la cité en train de s’éveiller.

Il souleva l’un des coins de la cape qui recouvrait Chess. La respiration de l’enfant était faible, ses yeux toujours fermés. Son visage n’était pas aussi abîmé que ses bras. Mais lorsque Vandien leva la cape plus haut pour mieux voir, Chess poussa un cri et se blottit plus profondément sous le vêtement. En entendant ce cri, sa mère se leva et s’approcha lentement de lui.

— Chut, Chess. Chut.

Elle releva le coin de la cape qui lui couvrait le visage pour jeter un œil à l’extérieur mais le lâcha dès que la faible lumière solaire l’atteignit.

— Sommes-nous en sécurité ici ?

— Pour l’instant. Quel genre d’humains êtes-vous, vous qui ne pouvez supporter la lumière du jour ?

— Le jour... (Sa voix étouffée recelait de l’incrédulité et de la peur.) C’est plus terrible encore que ce dont parlaient les légendes. Je pensais qu’il ne s’agissait que d’un mythe, une histoire pour décourager les aventuriers imprudents qui ne pouvaient se satisfaire de notre propre monde. Chaque porte, dit-on, donne sur un horrible danger. Certains murmurent que le Limbreth ne devrait pas ouvrir de portes. Mais qui sommes-nous pour questionner les actions du Limbreth ?

L’esprit de Vandien, en proie à la migraine, n’arrivait pas à comprendre grand-chose. Elle laissait entendre que la porte était plus qu’un simple passage creusé dans le mur. Bon, il avait déjà entendu parler de choses plus étranges encore. Il avait même pu vérifier de ses propres yeux la véracité de certaines d’entre elles. Il fit une tentative futile pour tousser sans accentuer son mal de crâne.

— Vous sentirez-vous en sécurité ici si je sors chercher de l’eau ? Et de quoi manger, aussi, si j’arrive à trouver quelque chose ? De l’eau froide pourrait calmer la douleur des cloques. Et ma soif ne fait qu’empirer avec toute cette poussière.

— Ça ira pour nous, homme de la taverne. Vous êtes très bon de ne pas simplement nous abandonner. Vous semblez différent des autres habitants de ce monde. Êtes-vous du même monde qu’eux ?

— Je me le demande, répondit-il avec une amertume songeuse. Vandien, ajouta-t-il. Je m’appelle Vandien. Et je ne suis pas si différent. Ceux qui nous ont lancé des pierres étaient terrifiés, ils ont cru que vous aviez apporté la pestilence dans la ville. La peur donne naissance à la cruauté. Et je ne peux vous laisser croire que je suis si altruiste que ça. Si je veux rattraper ma partenaire, je devrai passer votre fameuse porte. Pour ce faire, j’aurai peut-être besoin de votre aide. Cette porte ne ressemble à aucune de celles que j’ai pu voir jusqu’à aujourd’hui.

Sous la cape, il devina qu’elle secouait la tête.

— On ne peut passer la porte. Pas sans qu’un nombre identique de personnes soit d’accord pour sortir. Le Gardien appelle cela l’équilibre. Mais j’essayerai de me rappeler tout ce que j’ai entendu raconter au sujet des portes du Limbreth. Ce ne sera pas grand-chose. M’occuper de mes terres et de ma propre ferme me suffisait, et je n’écoutais pas les histoires à dormir debout à propos des portes. Jusqu’à ce que Chess soit manipulé au point de passer l’une d’elles.

— Je vais revenir aussi vite que possible. Ne faites pas de bruit jusqu’à mon retour.

— Jace.

— Pardon ?

Vandien s’immobilisa, une main sur la porte.

— Je m’appelle Jace, Vandien. Nous resterons silencieux jusqu’à votre retour.

La vieille porte racla la terre et les détritus tandis qu’il forçait dessus pour l’ouvrir. Il épousseta ses vêtements de la poussière et des plumes qui s’y accrochaient et s’étira. Ses yeux ne cessaient de cligner et de pleurer, agressés qu’ils étaient par la lumière vive du soleil. La journée s’annonçait chaude. Le jour... songea-t-il avant de se mettre en route en direction de la taverne et de son cheval.

Lorsqu’il revint, le soleil approchait de midi. La ruelle était toujours déserte. Vandien guida son cheval jusqu’au poulailler et l’attacha à un buisson difforme. Il retira la bride usée afin que l’animal puisse brouter. Il laissa la selle en place. Cela ne représentait qu’une charge minime pour ce cheval. Si l’animal attaché devait attirer l’attention de curieux, Vandien désirait être prêt à battre en retraite avec Chess et Jace.

Il tira la gourde encore froide et ruisselante de la selle. Sa nouvelle bourse était vide à présent. Mais il avait trouvé deux petites miches de pain sur l’étal d’un boulanger lève-tôt et des tranches de poisson séché dans une poissonnerie qui attiraient des nuages de mouches. Il tenait tant bien que mal le fruit de ses achats au creux de son bras. Il donna des petits coups de pied dans la porte du poulailler. Il n’y eut aucun mouvement à l’intérieur, ni aucune réponse.

Vandien posa la gourde par terre pour pouvoir ouvrir la porte. Cette fois il y eut du bruit, des halètements de douleur et un cri rapidement réprimé de la part de Chess tandis qu’ils plongeaient de nouveau sous la protection des capes. Vandien entra en hâte, tirant la porte derrière lui. Mais le fin rayon de lumière traversait toujours la pièce et ni Jace ni Chess ne sortirent de leur cachette.

— Juste pour un instant, promit Vandien en saisissant le coin de la cape de Jace. Elle haleta de peur lorsqu’il souleva le vêtement et le bourra dans l’interstice laissé par la porte de guingois. La cape du gros homme était de belle facture, une étoffe lourde et coûteuse. Le tissu coloré bloquait l’entrée du soleil. Vandien venait de se plonger dans des ténèbres étouffantes et poussiéreuses. Il épongea la sueur qui coulait sur son front d’un mouvement du bras.

— C’est beaucoup mieux, souffla Jace.

Vandien l’entendit qui s’asseyait près de lui dans les ténèbres.

— Je n’y vois rien du tout, se plaignit-il.

Mais comme ses yeux s’ajustaient à l’obscurité, il s’aperçut que ce n’était pas tout à fait vrai. Le vert pâle de la robe de Jace semblait presque luisant tandis que ses yeux et ses cheveux brillaient d’un éclat que même les ténèbres n’arrivaient pas à masquer. Chess finit par sortir de sous sa cape. Vandien pouvait voir ses yeux pâles et ses cheveux clairs dans le noir. Il offrit la gourde à Jace qui s’en saisit avec reconnaissance.

Chess but le premier, à longs traits entrecoupés de soupirs. Vandien tâtait l’intérieur de sa bouche avec sa langue. Il avait bu son content d’eau fraîche au puits public après avoir rempli la gourde, mais la poussière fine et les plumes semblaient aspirer toute l’humidité à l’intérieur de sa bouche. De la sueur lui coulait le long du dos du fait de l’atmosphère chaude et confinée, mais il ne dit rien. Il regarda Jace boire, plus calmement que le garçon, mais avec autant d’impatience et de soulagement. Elle humidifia ensuite le coin de la cape de Vandien et tenta d’apaiser les cloques qui avaient commencé à s’ouvrir sur le visage et les bras de Chess.

— Je n’avais jamais rencontré un peuple ainsi affecté par le soleil, observa Vandien.

Jace humidifia une nouvelle fois le coin de la cape et entreprit d’apaiser les cloques sur son propre visage.

— Et je n’ai jamais vu un homme aussi aveugle, et pourtant aussi à l’aise dans ses mouvements. Lorsque la lumière brûlante est apparue, ni vous ni les autres habitants de la cité n’ont crié ni n’ont été brûlés.

— Où mène cette porte ?

Vandien venait de poser la question qui le tourmentait, en pensant à Ki qui était partie au-devant de lui.

— Chez moi, répondit Jace avec l’inadéquation d’une enfant. J’aimerais pouvoir vous en dire plus. Je ne sais que ceci : lorsque les mondes sont alignés, le Limbreth peut créer une porte. La porte peut être utilisée comme un passage, tant que l’équilibre est maintenu. Par la porte, le Limbreth appelle des gens pour apporter des idées nouvelles et sources de réjouissance. Sortent par la porte ceux qui ne sont pas satisfaits de notre propre monde. Ceux qui entrent empruntent la route qui mène au Limbreth, pour être bénis par les Joyaux.

— Vos légendes ne nous laissent guère d’espoir de pouvoir passer à travers la porte.

— Les légendes ne disent pas toujours tout ce qu’il y a à savoir.

— La cave du tavernier était plus fraîche que cet endroit, intervint Chess. J’aimais bien y descendre durant la journée. D’habitude il me laissait seul en bas pendant toute la durée de la lumière brûlante. J’aimerais y être à présent.

— Chut ! lui lança Jace. Au moins sommes-nous ensemble maintenant. Et nous avons un ami.

Le silence qui suivit parut bizarrement pesant à Vandien. Il tâtonna dans les ténèbres à la recherche du pain et du poisson séché.

— J’ai apporté de la nourriture, annonça-t-il avec un entrain artificiel. J’ai pensé que vous auriez peut-être faim.

Chess tendit immédiatement la main vers une miche et en arracha un morceau. Il était déjà occupé à la manger quand Jace prit un morceau de poisson séché dans la main de Vandien. Il l’entendit humer prudemment la nourriture.

— Avec quoi est-ce fait ? Je ne veux pas vous paraître ingrate, mais cela me semble avarié.

— Faites voir.

Vandien mordit un petit morceau et l’avala. Son estomac affecté par l’alcool se proposa immédiatement de le lui rendre, mais il parvint à maintenir son œsophage fermé.

— C’est bon, réussit-il finalement à dire. Un peu trop fumé à mon goût, mais c’est du bon poisson de rivière. Attrapé durant le printemps, si on en croit ce que m’a affirmé le poissonnier.

— Vous avez mangé un poisson ? (C’était la voix choquée de Chess qui rompit le silence.) Vous avez mangé un être mobile, vivant ?

Sa voix exprimait l’horreur et la peine.

— Telles sont nos coutumes.

Cela sonnait un peu guindé, même aux oreilles de Vandien.

Mais comment aurait-il pu savoir qu’il existait des humains qui mangeaient comme des Dené, refusant toute nourriture qui ne poussait pas à partir d’une plante enracinée ? Vandien entendit Chess traîner des pieds tandis qu’il allait se blottir auprès de sa mère.

— Il est aussi horrible que les autres, murmura-t-il d’une voix éraillée. Aussi mauvais que le tavernier... qui parfois ne me laissait pas seul dans la cave.

Pour Vandien, le petit poulailler étouffant parut soudain aussi froid et humide qu’un puits creusé dans un donjon.

— Je..., s’étouffa-t-il. Pour notre peuple, ce n’est pas une coutume... pas acceptable de forcer... jamais un enfant...

Il n’arrivait pas à trouver les mots pour se défendre et sentit la bile lui remonter dans la gorge à l’idée de ce que Chess avait laissé entendre. De l’alys amer mêlé d’acide lui brûlait l’œsophage. Il aurait aimé pouvoir vomir, seul, quelque part. Mais il ne pouvait pas ouvrir la porte et laisser la lumière les toucher.

Il inspira profondément par le nez, yeux et bouche fermés. Il entendit Jace réconforter son fils à voix basse mais pour son âme à lui, il n’y avait pas de réconfort. Il se leva, fit deux pas et se laissa retomber dans le coin opposé du poulailler.

— Je suis désolé.

Des mots creux.

— Il y aura toujours des individus qui s’attaqueront à ceux qui sont sans défense. Il y aura toujours de temps en temps un individu dégénéré, une disgrâce pour l’espèce tout entière.

— Pas dans mon monde.

La voix de Jace était ferme à présent mais Vandien percevait à quel point son contrôle était ténu.

— Pas sur mes terres. J’ai tellement besoin de la paix de mon univers, à présent. C’est horrible, maléfique au-delà de mes plus terribles craintes. Mon Chess aura beaucoup de choses à oublier. S’il y arrive. Je sais que moi je ne pourrai pas.

Vandien restait silencieusement assis dans son coin, se demandant à quel moment il s’était retrouvé mêlé à tout ça. Il avait essayé de trouver Ki. Il était tombé sur ces deux-là.

Il les avait aidés à éviter un lynchage, leur avait trouvé un abri (aussi minable fût-il), leur avait apporté de l’eau et de la nourriture et voilà qu’à présent, il se retrouvait séparé d’eux, un objet de dégoût, membre d’une espèce immorale et dégoûtante.

Et pourtant... Maudissant sa propre empathie, Vandien poursuivit néanmoins sa pensée jusqu’au bout. Comme Chess devait se sentir trahi en réalisant que son « sauveur » était un animal qui se repaissait de la chair de créatures vivantes ! Quelle antipathie Jace devait ressentir envers lui et les autres habitants de ce monde, capables de se retourner contre leurs propres enfants. Il se sentit pris de vertige tandis que ses pensées l’amenaient à prendre ainsi position contre lui-même. Il se prit à souhaiter avoir bu moins d’alys la nuit précédente, ou en avoir acheter plus encore pour pouvoir se remettre à boire sur l’instant. Il suffoquait dans cette obscurité et cette chaleur. Il était sur le point de trouver une façon polie de s’en aller lorsqu’il sentit un contact sur son avant-bras, aussi léger que la lumière de la lune. Il tourna la tête.

Jace était agenouillée près de lui. Ses cheveux pâles évoquaient un voile de soie. Elle avait la tête baissée et sa chevelure dissimulait son regard chatoyant. Ses longs doigts étaient chauds à l’endroit où ils touchaient son bras, mais ce contact diminua néanmoins l’inconfort qu’il ressentait.

— Chess s’est endormi.

— Oh.

Vandien avait perçu une proposition de paix.

— Avez-vous déjà ramassé des champignons, homme de la lumière brûlante ? En avez-vous de ce côté-ci ?

— Je l’ai fait lorsque j’étais enfant. Je ne m’en souviens guère, si ce n’est la quiétude du petit matin dans une forêt clairsemée. Je portais un panier au bras et j’étais, pour la durée de la collecte, l’égal de tous les autres garçons de la ferme familiale. Pourquoi ? Voulez-vous que je vous apporte des champignons ? Le soleil est trop haut à présent, et l’été est trop chaud et trop sec pour eux.

— Non, soupira Jace, et Vandien y perçut une trace d’humour et de chaleur. J’essayais de trouver une base commune de compréhension. C’est ce qui m’est venu à l’esprit. Là d’où je viens, nous ramassons des lactaires orange.

— Ici aussi.

Vandien ressentit un plaisir inexplicable à avoir reconnu ce nom entendu dans son enfance.

— Si on en gratte les lamelles, un liquide laiteux en sort. C’est une des manières de le reconnaître.

— Oui. Un excellent aliment. Est-ce que vous avez aussi le trompeur d’idiots, ici ?

Vandien secoua la tête et elle reçut le message, malgré l’obscurité.

— Eh bien, il existe chez nous. Lui aussi laissera couler un liquide laiteux si on en gratte les lamelles. Lui aussi a un chapeau orange tacheté de vert. Il ne lui manque que le cercle orange visible lorsqu’on en découpe le pied pour être le jumeau du lactaire orange.

Le mal de crâne de Vandien était de retour. La leçon de mycologie lui paraissait superflue sur le moment, si ce n’était l’intérêt de comparer les éléments en commun de ces mondes cousins. Il bougea et sentit la pression des doigts de Jace augmenter légèrement.

— Je ne suis pas très douée pour traduire mes pensées en mots. Chess et moi vivons seuls à la ferme. Pour deux êtres aussi proches que nous le sommes, les mots et les explications sont rarement nécessaires. Nous sommes si souvent ensemble que je pourrais vous décrire l’origine de chacune des pensées qui lui traversent l’esprit. En tout cas je le pouvais, avant.

Jace soupira et Vandien s’attendit à la voir se murer dans le silence et s’éloigner de lui. Mais elle s’éclaircit la gorge et continua.

— Dans mon monde, nous avons deux types de champignons, de formes tellement similaires. L’un est très agréable au palais, un aliment à choisir lorsque les autres manquent. L’autre est plus rare, et ravit lui aussi le palais, jusqu’à ce que son poison lent commence à faire effet. Et pourtant je n’ai pas arrêté de ramasser le premier par crainte de tomber sur le second. Je garde juste à l’esprit qu’il faut faire attention. Et je n’ai pas moins bonne opinion du bon champignon sous prétexte que celui qui l’imite est nocif.

— Vous exprimez vos pensées d’une manière bien tortueuse.

— Vous avez raison. Je vais dire les choses simplement. Je ne vous jugerai pas à l’aune de la malfaisance de vos concitoyens. Mais je n’abandonnerai pas non plus la prudence qui me paraît nécessaire ici. Je la garderai avec moi comme une cape pour me protéger jusqu’à notre retour chez nous, sains et saufs.

— Cela me paraît sage.

De quel monde étrange cette femme pouvait-elle bien provenir pour exprimer de manière aussi didactique une leçon connue du premier gamin des rues venu ? Il songea à Ki, plongée dans un tel endroit, et secoua la tête. Combien de temps avant qu’elle ne réalise qu’elle avait été trompée et ne fasse marche arrière en direction de la porte ?

Les doigts de Jace étaient toujours posés sur son bras. Il les couvrit un instant de sa propre main calleuse. Elle retira immédiatement son bras, comme si même cette petite tape était quelque chose dont il fallait se méfier. Vandien ne pouvait guère l’en blâmer.

— Maintenant reposez-vous, lui conseilla-t-il. A la nuit tombée, je veux essayer de passer à nouveau cette porte du Limbreth. Pensez-vous que quelqu’un ait jamais réussi à passer de force ? Je veux dire sans échanger sa place avec quelqu’un d’autre ?

— Je ne pense pas, hésita Jace. La porte est difficile à voir quand votre monde est plongé dans la lumière. Et personne ne peut passer sans que le Gardien l’autorise. Alors seulement la voie s’ouvre.

— Je ne l’ai pas vue fermée, hier soir.

— Vous l’avez senti. Comme un tissu qui vous bloquait le passage, non ?

— Plutôt comme la membrane qui recouvre un veau qui vient de naître.

— Je n’ai jamais vu la naissance d’un veau, mais vous devez avoir raison.

— Vous n’avez jamais vu naître un veau ? (Vandien était sceptique). Vous laissez votre bétail accoucher seul, dans les champs ?

— Nous n’avons pas de bétail.

— Vous ne mangez pas de viande ?

— Comment une créature sensible pourrait-elle enfourner la carcasse d’un autre être vivant dans sa bouche ? C’est une idée ignoble. C’est une insulte à la vertu, à la sensibilité humaine.

Vandien ignora ces commentaires blessants. Son esprit se concentrait sur la porte.

— Si la porte est impossible à traverser lorsqu’elle est fermée, pourquoi disposer d’un Gardien ?

— Peut-être n’est-ce qu’un individu cruel qui aime faire du mal.

— Peut-être, mais c’est peu probable. Jace, n’importe quelle porte qui s’ouvre et se ferme peut être forcée. Ou ouverte par la ruse. Il a laissé passer le chariot de Ki. A-t-il regardé à l’intérieur ?

— Il n’en aurait pas eu besoin. Ni n’aurait eu besoin de le fouiller. Nul ne peut lui échapper. Il est aveugle, mais il sait.

— Bon sang !

Vandien s’appuya en arrière contre le mur branlant sans se préoccuper de la pluie de poussière qui s’abattit sur son dos.

— Je n’ai jamais rencontré une porte de cité capable de m’arrêter si j’avais vraiment besoin de passer. Celle-ci ne sera pas la première.

Ses yeux s’étrécirent avant de se fermer complètement. Jace le fixait, ses yeux lumineux exprimant un mélange de perplexité et de légère répugnance.

— Vous n’avez aucun respect pour les règles, pour les choses justes et les équilibres qui doivent être maintenus.

Elle avait fait cette observation avec le ton qu’elle aurait employé pour dire qu’il dégageait une odeur étrange.

— Pas le moins du monde, admit de bon gré Vandien. L’équilibre est une invitation à poser le doigt sur l’un des plateaux de la balance. Ce soir, je serai ce doigt. Si toutefois vous me laissez dormir suffisamment longtemps pour que je puisse mûrir un plan.

Il s’affala un peu plus. Jace le dévisagea puis, se déplaçant avec la lenteur de quelqu’un mis en cage aux côtés d’un animal, elle s’allongea précautionneusement entre Vandien et son enfant.

La porte du Limbreth
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